Quand on pense efficacité du recrutement, on pense qualité du sourcing,
maîtrise dans la conduite de l’entretien, objectivité du recruteur, tests d’aptitudes
ou contrôle de références, et c’est normal. Mais, au passage, on tient souvent
pour acquis ce qui se joue justement avant d’entamer le processus opérationnel
lui-même, lors de la définition du besoin et de son expression. Or, c'est pourtant là que tout se joue très souvent...
Pourquoi accorder
ainsi autant d’importance aux phases amont du recrutement ?
Parce que, dans l’urgence et l’envie de bien
faire, trop de recrutements s’engagent de fait trop vite, sans une idée vivante
de qui est réellement
recherché ! Trop d’annonces aujourd’hui par exemple décrivent ainsi précisément
des fonctions, mais ne qualifient pas clairement des individus pour les tenir.
Elles listent –de façon parfois très logique et très complète- des compétences
et des qualités requises, mais sans réaliser qu’il n’existe sans doute personne
en réalité qui puisse les détenir toutes en même temps. Or, si je ne sais pas qui
je cherche en amont, d’une façon réaliste… je ne saurai pas qui choisir en aval,
une fois confronté à des candidats réels, par nature imparfaits. Trop de recrutements
ne débouchent ainsi pas, ou mal, ou difficilement, simplement parce que le
besoin n’a pas été défini avant d’une façon suffisamment « individualisée ».
Ça semble pourtant
évident… Qu’est-ce qui fait que cette dimension pourtant n’est souvent pas ou
mal prise en compte ?
L’entreprise –surtout grande- est de culture analytique,
et en quête de certitudes. Elle sait
ainsi très bien construire des fiches de poste détaillées. Mais elle a ensuite
du mal à passer de cette logique de poste – descriptive et rationnelle- à la
recherche d’un individu, avec ses qualités, ses limites et ses motivations
propres. Et du mal aussi à passer d’une logique raisonnée déductive exhaustive
–qui est celle du processus- à une logique synthétique
et spéculative qui est celle du
recrutement. Car le recrutement est par nature un métier synthétique - au final
il faudra choisir un individu dans sa globalité au détriment de tous les autres
-, et un métier spéculatif, parce qu’il y a toujours une prise de risque, un
pari, sur des bases d’informations toujours partielles.
Comment
faire concrètement pour être ainsi plus juste et plus efficace ?
C’est simple… au moins en principe. S’il est
normal en effet de commencer la réflexion par la prise en compte d’une fiche de
poste détaillée, la fiche de poste en elle-même ne saurait constituer le brief
du recruteur. Il y a une phase d’élaboration à réaliser entre les deux, pour
passer d’une définition « à plat »… au portrait potentiel d’un
individu réel ! Et cette étape
suppose d’abord de se construire une vision cette fois synthétique du poste
autour d’un nombre limité de missions majeures. Puis d’élaborer du candidat recherché
une vision également réaliste autour d’un ensemble réduit de qualités et de
compétences clés associées. Tant qu’on n’a pas fait ce travail de
« réduction » logique, on reste encore à un niveau trop théorique
pour concerner quelqu’un en
particulier. Pendant tout le recrutement lui-même, il faut pouvoir se
concentrer sur l’essentiel en effet, et donc distinguer clairement en amont les
items majeurs de ceux qui ne le sont pas.
Mais
pourquoi est-ce si important au fond ?
D’abord parce que seule une vision
synthétique de qui je cherche permet une approche, une comparaison, un choix
raisonnés. Quand les critères de recherche sont trop nombreux, ils sont trop
flous. L’évaluation des candidats devient alors très complexe pour le recruteur
(évaluer deux qualités clés en une heure chez un individu, c’est relativement
facile, six ou huit c’est improbable), leur comparaison presque impossible, les
décisions donc d’autant plus difficiles à prendre et à justifier. Surtout dans
des logiques collectives où les intervenants de la décision sont souvent nombreux.
Ensuite parce que seule une vision
synthétique – autour de quelques compétences ou qualités majeures
indispensables- va laisser la place suffisante à la « spéculation »
nécessaire à tout recrutement. Le candidat parfait en effet n’existe jamais. Tout
recruteur sait qu’il va donc devoir composer avec une réalité limitée, et
choisir entre des individus qui n’auront jamais toutes les qualités requises (et
dont on attend en plus qu’ils soient motivés, et pas trop exigeants en termes
de rémunération). C’est pourquoi la vision de ce qui est essentiel est clé pour
imaginer ce qui pourra être à partir de ce qui n’est pas encore… mais sur des bases
pourtant réalistes.
Enfin - et sur un autre plan - je crois que c’est
aussi la seule façon d’être réellement non discriminant dans ses approches.
Imaginons par exemple que je cherche un candidat à la fois très rigoureux et
véritablement capable de coopération –et les deux qualités ensemble ne sont
déjà pas si fréquentes… Si ce sont ces deux qualités réunies qui guident mon approche
du recrutement concerné, alors que m’importe que le candidat correspondant soit
plus jeune ou plus âgé, un homme ou une femme, d’origine française ou
étrangère, handicapé ou non ? Par contre si je cherche un candidat à la
fois capable d’analyse et de synthèse, de rigueur et de transversalité, d’autonomie
et de goût du reporting, de qualités de rédaction et d’expression orale, de
créativité et de leadership, comme je ne le trouverai jamais… comment vais-je
choisir au final ? Le risque est que je me réfugie dans une vision
prudemment conventionnelle du candidat convenable, selon les critères culturels
en vigueur…
Ce qui est
vrai de recrutements externes l’est-il aussi quand il s’agit de mobilité
interne ?
Oui, et c’est même sans doute plus important
encore ! Car plus un poste est exprimé en une longue suite d’exigences
impératives factuelles a priori… moins il ouvre de possibilités d’accès à ceux qui
n’ont pas déjà tenu un emploi équivalent. Alors qu’une approche plus synthétique,
une vision plus ouverte autour de quelques items clés permet bien d’être plus
spéculatif, et donc –pourquoi pas- d’offrir dans de bonnes conditions une vraie
chance de progrès à qui n’a pas encore fait le job mais pourrait parfaitement y
satisfaire…
Au final, en effet, bien recruter, c’est aussi
toujours donner une chance à celui que l’on recrute. Une chance d’innover, de
se confronter à ce qu’il ne connaît pas encore, de découvrir d’autres
possibilités, d’autres difficultés, d’autres leviers de progrès. Plus on va
ouvrir ainsi de portes en amont, plus on va donner de chances à des
collaborateurs impliqués d’évoluer… et mieux on pourra les motiver sur la durée.
La performance collective ne suppose-t-elle pas en effet que chacun puisse
trouver durablement une place individuelle qui soit vraiment la sienne ?
Où il puisse s’épanouir et s’affirmer… au service de tous.
Didier
Goutman
Consultant en communication et en ressources humaines depuis près
de 20 ans, après une carrière de manager, en agence de communication notamment. Il intervient ainsi régulièrement en
recrutement auprès de PME (conseil ou missions), mais aussi en formation au recrutement
dans des entreprises importantes (formation des managers ou des équipes RH). Il
accompagne également des cadres dans la définition de leurs projets
professionnels et leurs propres recherches d’emploi. Il est enfin le co-auteur –avec
Juliette Allais, psychothérapeute- de « Trouver sa place au travail »
paru aux éditions Eyrolles en janvier 2012.

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